Jean Capdevielle

Compostelle, la Terre et l'Eau - 2014

Catalogue BnF

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Un Pèlerinage avec les pieds et la peine,
à pied du Puy-en-Velay à Lurbe-Saint-Cristau

Un Voyage avec les bras et la joie
en kayak de Lurbe-Saint-Cristau à Compostelle

 

'Compostelle' est le troisième volet de la trilogie "Synchronicités" narrant les voyages de Jean Capdevielle :

  1. Découverte : "Le Kayak-Postal", des Pyrénées à Paris,
  2. Compréhension : "La Voie de Malte", de Carcassonne à La Valette,
  3. Acceptation : "Compostelle, la Terre et l'Eau", du Puy-en-Velay à Saint Jacques de Compostelle.

 

4ème de couverture :

Du Puy-en-Velay à Saint-Jacques-de-Compostelle..

Un homme seul, en hiver, arpente les chemins millénaires à la recherche de sa force de vie et de l'amour. Il navigue au printemps, le coeur en fête, longeant les côtes en symbiose avec la puissance de la nature, et cotoie la mort alors que le périple prend fin.

 

Extraits du livre :

Décembre 2014 : le départ...

Enfin, le chef de gare siffle, les roues tournent, le sac est à côté de moi dans un train. Le poids sur les épaules ne partira pas, il s’allège juste un temps. D’autres préoccupations vont le cacher à la vue de mes pensées. Les soucis ne sont pas restés à la maison eux aussi veulent partir en balade et ils m’accompagnent. Non, non ce serait un leurre de croire qu’ils sont sur le quai en train de dire bon voyage, ils sont sur le siège d’à côté. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas eu aussi mal. Oui, je fuis, oui j’ai besoin de construire, de changer, de bouger mon histoire. Passif, cela fait un moment que je subis plutôt que d’être. Je ne suis plus en fer, l’armure de toutes ces années a craqué, a été réduite en cendres. Je suis à nu. Il va bien falloir reposer les couches de protection, recoller les morceaux pour continuer à avancer pour sauver ma peau.

Je pars pour recommencer à marcher. Sept cents kilomètres divers en hiver, sept cents kilomètres à pied ça use les souliers et ça me ramène vers la maison. Les pieds je veux les réancrer dans la terre, et la tête la mettre à sa place dans le ciel, je veux remettre de l’ordre dans ma vie avant que tout n’explose. J’ai choisi les chemins de Compostelle, la voie Podiensis, l’originale, là où tout a commencé mille deux cents ans avant moi ou peut être bien plus. Combien de gens l’ont empruntée ? Des milliers, des millions, personne n’est capable de le dire, personne ne pourra jamais en faire le compte. Est-ce important ? Non ! On dit que sur les chemins tout peut arriver qu’il ne faut rien attendre. Beaucoup disent que l’on n’y part jamais par hasard, que l’on est appelé. Je vais errer pour retrouver mon être primitif, le plus beau, celui qui ne se ment pas, celui qui aime. Pas à pas j’espère me retrouver, la route va être longue avant que le nettoyage ne se fasse. Cela fait des mois que je prends du Saint-Jacques dans la figure, le train traverse les villages peu à peu m’approchant du chemin de Saint-Jacques de Compostelle.

L’appel de l’inconnu, celui où je me sens en sécurité a retenti, il m’attire, m’aspire, m’emporte, alors je le suis. La fausse sécurité du quotidien, de la routine, l’attente de ce qui viendra peut-être demain je le laisse aux autres. Je suis sur la voie du primitif, du parler vrai, du miroir que je regarde auquel il est inutile de mentir. Je pars pour mieux me retrouver. Je me perds pour mieux renaître. Ou bien peut-être qu’il ne se passera rien et que tout sera comme avant, à mon retour...

 

19/06/2009 : Castro do Miñarzo / Isla de Falcoeiro

Dernier jour, derniers kilomètres, dernière fois que je démonte la tente, dernière fois que j’embarque, dernière baie que je traverse c’est la fin ou presque, après il restera une journée à pied et je serai à Saint Jacques de Compostelle. Il fait chaud et je me mets en tenue d’été pour être à l’aise. La routine reprend, je rame, je pagaie, une fois d’un côté, une fois de l’autre, de temps en temps je donne un petit coup de gouvernail du bout du pied pour rectifier ma trajectoire. Je suis décontracté, la mer est calme, il ne se passe pas grand-chose. La côte de la mort est finie, je longe de longues plages de sable fin. En arrivant devant la baie de Muros je me demande si je change mes plans en y entrant ou si je continue jusqu’à celle de Arousa que j’ai prévue comme fin de voyage en kayak. Il n’y a pas de raisons objectives de changer mes envies. Le mauvais temps n’arrivera que demain. La baie d’Arousa, c’est par là que seraient arrivés le corps et la tête de l’apôtre Saint-Jacques amené depuis Jérusalem sur une barque de pierre sans voile ni gouvernail. Je traverse, j’ai encore du temps devant moi, il me reste cinq cents mètres à parcourir et je serai dans la baie, la matinée n’est même pas achevée alors autant en profiter. Mes pensées vagabondent appréciant le beau temps, je suis serein, c’est fini.

Je ne peux plus respirer, il fait froid, que se passe-t-il ? Si vous étiez là, il n’y aurait que du noir, du silence et des points jaunes autour de vous. Des points plus ou moins près, plus ou moins brillants. Même votre poids n’existerait plus, quant à votre taille il serait difficile de l’évaluer vu que vous ne toucheriez plus terre. Tout le monde sait que la longueur des jambes n’est pas importante, l’important c’est qu’elles touchent le sol. Pour voir il faudrait prendre un immense zoom. Les points jaunes deviendraient des étoiles. A côté il y aurait des cailloux qui flottent dans le vide. Sur un certain caillou si vous grossissiez encore vous verriez de l’eau, des nuages, des oiseaux, des animaux bref le miracle de la vie qui se reproduit jour après jour et si vous zoomiez encore il y aurait un point noir avec un trait blanc qui est ballotté par les vagues de l’océan Atlantique. Ce point noir c’est moi, le trait blanc mon kayak, seule ma main me relie à lui. Si je suis plus terre à terre, je peux dire que je suis en train de mourir. Du moins c’est la réflexion qui m’a traversé l’esprit.

J’étais en train de penser que mon voyage touchait à sa fin quand une force invisible que je n’ai pas sentie venir m’a retourné. L’eau froide m’a saisi alors que la chaleur faisait sécher le sel des embruns sur mon visage l’instant précédent. Tout a basculé, j’étais à l’endroit, je suis à l’envers. Je force pour esquimauter, pour redresser mon kayak, mais ma voile m’empêche de remettre mon embarcation à l’endroit, une fois, deux fois, trois fois, j’essaye sans succès. Ma meilleure alliée vient de me trahir. C’est fini je n’ai plus d’oxygène, je sors de mon bateau ma pagaie dans une main, l’autre agrippe le kayak. Le froid est trop intense pour espérer atteindre la côte à la nage, il ne faut pas le lâcher. Je viens de parcourir mille cent quatre-vingt huit kilomètres trois cents quarante deux mètres cinquante quatre centimètres et quelques millimètres et je vais mourir de froid à vingt kilomètres du but. Santiago de Compostela plus connu en France sous le nom de Saint Jacques de Compostelle ne me verra pas fouler le sol de sa cathédrale. Je suis hébété alors que je reprends ma respiration, je ne comprends absolument pas ce qui s’est passé. Le clapot ne m’aide pas, au contraire à chaque vague la coque heurte ma tête.

Mon premier vrai réflexe est de chercher à remonter sur ma coque de noix pour essayer de reprendre mes esprits. Je n’y arrive pas vraiment, quelques objets flottent autour de moi. Je conserve la pagaie précieusement mais le reste s’en va au gré du courant. Quelqu’un les retrouvera un jour sur une plage. Je me rends compte qu’il faut retourner dans l’eau pour remettre le kayak à l’endroit, grelottant, je commence à appuyer de tout mon poids sur le coté de l’hiloire et peu à peu je sens que la coque bouge mais la voile fait une telle poche d’eau que le mouvement est très lent. Enfin elle est presque hors d’eau. Je coupe au couteau une drisse pour la libérer et dans un dernier effort le bateau se redresse. J’ai vraiment très froid, je ne sais pas combien de temps j’ai déjà passé dans l’eau mais c’est long. Je me hisse sur l’hiloire sans plus attendre, mon équilibre est précaire mais j’ai pu bloquer la pagaie dans les filets ce qui fait qu’elle ne me gêne pas. J’essaye de me remettre dans le cockpit mais ne réussis qu’à retomber à l’eau. Plus le temps défile, plus la situation devient critique, je hurle d’impuissance. Je n’arrive pas à croire que je suis dans une telle situation. Je recommence à remonter sur le kayak ne laissant que mes jambes dans l’eau et essaye de me calmer. Il faut que je trouve une solution, je tente encore de rentrer en force dans le bateau mais échoue une nouvelle fois. Je réfléchis il y a un moyen d’école qui fonctionne très bien dans une piscine avec du monde autour c’est de mettre le kayak à l’envers, d’entrer dedans puis d’esquimauter. En théorie c’est réalisable mais là en pratique avec mes forces qui diminuent de seconde en seconde cela me parait utopique.

Une vague me fait repasser à l’eau. Mes doigts sont engourdis, j’ai vraiment froid, je claque des dents. Il me faudrait un paddle-float, c’est un genre de flotteur que l’on fixe à l’extrémité de la pagaie sur la pale et il améliore grandement l’appui que l’on a à la surface de l’eau, permettant de trouver un équilibre suffisant pour se glisser dans le cockpit. Je n’en ai pas, pourtant je regarde autour de moi ce que je pourrais utiliser pour en faire un, non je n’ai pas de solution. Je commence à fatiguer réellement, je me sens mourir à petit feu ce qui est un doux euphémisme. Je pense à lâcher l’affaire il suffirait de me laisser aller et dans dix minutes je ne serais plus qu’un bout de viande pour les goélands, ces charognards de la mer. Il suffit de me laisser couler, pourtant l’image de ma compagne arrive, celle des filles aussi et de bien d’autres, je ne vais pas leur faire ça, il faut que je rentre à la maison, je ne vais pas abandonner maintenant. Je me mets à vider l’habitacle, avec mes mains, une rage sans nom m’envahit, il est hors de question que je me noie. Je pense à déclencher ma balise Sarsat mais elle n’est pas accessible pour le moment. Mes doigts sont trop engourdis pour allumer la VHF. Il faut que je remonte à tout prix dans le kayak avant de déclencher les secours mais je veux essayer de m’en sortir seul. Mon gilet s’accroche dans les filets de ponts, une idée me vient, je l’ai, mon flotteur. Il suffit que j’installe mon gilet de sauvetage sur la pagaie et il fera office de Paddle-float. C’est une bonne idée mais je ne suis pas sûr que ça marche et surtout si je le perds il ne me restera plus beaucoup de chance de m’en sortir. Je fais des essais pour embarquer avec seulement l’appui de la pagaie, la mer est trop agitée pour réussir même en calculant chacun de mes gestes. J’ai vraiment besoin d’aide, je sens la situation s’envenimer de minute en minute et ce froid qui ne me lâche pas est terrible.

Je me recentre et calme mon cerveau. D’accord c’est la manoeuvre de la dernière chance et je vais la réussir. Le corps pratiquement immergé je récupère ma rame. J’expire un grand coup et retire le gilet tout en me tenant au kayak d’une main. J’ai vraiment peur. Grâce au harnais je réussis à accrocher correctement le gilet sur la pale. Je fais une première tentative, je m’y prends mal, je claque de plus en plus fort des dents c’est incontrôlable et je retombe à l’eau. J’ai compris l’erreur mais le système est efficace. J’essaye de retrouver de l’énergie, me repositionne et centimètre par centimètre je réussis enfin à rentrer dans le cockpit. Je retrouve une position normale. Remettre le gilet sur mon corps est compliqué. L’eau dans l’habitacle m’arrive à la taille mais j’ai le buste au sec. Mes jambes s’endorment, je ne vais pas mourir, mais je ne suis pas sorti d’affaire. Je regarde autour de moi, la plage est à peine à un kilomètre. Il faut que j’y arrive, je commence à ramer vers elle. Je ne veux pas mourir ici, pas aujourd’hui. Il y a un bateau non loin. J’allume enfin la VHF et l’appelle mais la radio ne me répond pas, pourtant je hurle à plein poumons. Soudain je me rends compte que je suis en train de perdre mes facultés mentales, avec l’hypothermie le cerveau est mal irrigué et ne répond plus que très lentement. Alors je n’hésite plus. Je passe sur le canal d’urgence et de ma gorge sort un «Mayday, Mayday», le signal de détresse que tous marins et aviateurs se doivent de connaître....

 

Articles de presse :

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